« Fin de siècle »: un foisonnement de styles

Par Ferran Gili-Millera, directeur artistique d’Amabilis

La fin du XIXe siècle et le début du XXe constituent une période passionnante de l’Histoire de la musique. D’un point de vue esthétique, la fin du romantisme ouvre plusieurs voies qui conduiront à différentes formes d’expression artistique, qui vont souvent interagir entre elles : principalement, le nationalisme musical et la récupération des folklores respectifs, l’impressionnisme, le néo-classicisme, l’expressionnisme et même le post-romantisme plus ou moins continuiste, toujours ancré dans les principes du siècle précédent. D’un point de vue technique et idiomatique, le système tonal qui a été à la base de toute la musique écrite depuis le XVIIIe siècle atteint les limites de son développement et ouvre également la voie à d’autres langages, qui n’auront plus l’accord parfait comme base absolue de leur existence. Continuer la lecture de « « Fin de siècle »: un foisonnement de styles »

Frédéric Chopin, virtuosité et contemplation

Par Ferran Gili-Millera, directeur musical d’Amabilis

Parmi les premiers compositeurs romantiques, c’est Frédéric Chopin (1810-1849) qui incarne au mieux la conjonction des cultures slave et occidentale, ouvrant la voie que Tchaïkovski développera quelques décennies plus tard. Installé à Paris en 1831, dans la semaine où la révolte polonaise contre la Russie s’achève par la chute de Varsovie, Chopin ne retournera plus dans sa Pologne natale, mais ne cessera d’aimer son pays et de cultiver les rythmes, les harmonies, les formes et les traits mélodiques qui caractérisent sa musique populaire. Son instrument de prédilection est le piano (la presque totalité de sa production lui est consacrée) et ses compositions les plus appréciées sont d’une durée relativement courte, souvent avec un caractère introspectif et poétique ou, au contraire, héroïque et patriotique : les Préludes, les Études, les Nocturnes, les Impromptus, les Mazurkas, Valses et Polonaises, les Ballades et les Scherzos. Continuer la lecture de « Frédéric Chopin, virtuosité et contemplation »

Mikhaïl Glinka, émergence d’une puissance culturelle

Par Ferran Gili-Millera, directeur musical d’Amabilis

Malgré l’existence d’une importante tradition musicale en Russie, basée, d’une part, sur un richissime folklore, et d’une autre, sur un vaste répertoire lié à la liturgie orthodoxe, ce n’est qu’au XIXe siècle que ce pays rejoint les courants artistiques de la musique occidentale, considérée « savante ».

Mikhaïl Glinka (1804-1857) fut le premier compositeur russe à vouloir concilier tradition populaire et rigueur stylistique, chant folklorique et forme symphonique, ou, comme lui-même le déclara, à vouloir « unir par les liens légitimes du mariage le chant populaire russe et la bonne vieille fugue d’Occident ». Continuer la lecture de « Mikhaïl Glinka, émergence d’une puissance culturelle »

J.-Ph. Rameau, Les Indes galantes

Par Ferran Gili-Millera, directeur musical d’Amabilis

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) consacre la plus grande partie de sa production à la scène et mène le dernier Baroque français à son apogée, s’opposant avec force aux canons de l’opéra italien. Dans ce domaine, sa création la plus célèbre est l’opéra-ballet « Les Indes galantes », créé en 1735. Comme toutes les œuvres de son genre, il est composé d’un prologue et plusieurs « entrées », quatre dans ce cas particulier. En effet, dans l’opéra-ballet on ne parle pas d’actes, mais d’entrées, dans la mesure où chacune de ces parties présente un argument indépendant de toutes les autres, et elles ne sont reliées que par un thème commun. Les intermèdes dansés, dont le prétexte est fourni par l’action, occupent une place prépondérante. Continuer la lecture de « J.-Ph. Rameau, Les Indes galantes »

Rapport à la danse à travers les âges et les lieux

Par Ferran Gili-Millera, directeur musical d’Amabilis

Le programme est conçu comme une synthèse entre le monde oriental et occidental ; plus particulièrement, entre la musique française et la musique slave, aussi vaste que cette terminologie puisse paraître. L’écart temporel des œuvres proposées empêche bien entendu toute comparaison – celle-ci n’est de loin pas le but de ce concert, mais permet de rapprocher le baroque et le romantisme à travers un élément essentiel de l’histoire de la musique : la danse. Continuer la lecture de « Rapport à la danse à travers les âges et les lieux »

Baroque, Classicisme et Romantisme avec les sœurs Berthollet

Par Ferran Gili-Millera, directeur musical d’Amabilis

Si le plan le plus habituel pour un concert de musique classique est celui d’un programme tel que « Ouverture – Concerto – Symphonie », Amabilis transgresse aujourd’hui – de nouveau – la règle traditionnelle, en présentant un programme constitué uniquement d’œuvres concertantes.

Dans le sillage des concerts d’il y a deux ans avec Timothée et Domitille Coppey, frère et sœur, accompagnés de Meghan Behiel, musiciens qui nous ont laissé un excellent souvenir du Triple concerto de Beethoven et de l’Introduction et Allegro appassionato de Schumann, en plus d’un enflammé Estro armonico de Vivaldi, Amabilis accueille de nouveau deux membres d’une même fratrie, deux jeunes musiciennes qui ont déjà entamé une brillante carrière internationale ; qui plus est, dont l’une d’entre elles excelle tout autant avec deux instruments différents. Il est donc tout à fait logique que le répertoire de ce soir tourne entièrement autour de ces deux personnalités, avec des œuvres mettant en valeur leurs qualités artistiques et leur extraordinaire complicité. Continuer la lecture de « Baroque, Classicisme et Romantisme avec les sœurs Berthollet »

Georg Friedrich Haendel : Le Messie

Par Ferran Gili-Millera, directeur musical d’Amabilis

En 1789 – deux ans avant sa mort – Mozart réorchestra le Messie de Haendel, à l’occasion d’un concert qu’il devait diriger lui-même pour une société viennoise de concerts.

Il s’agissait de la Gesellschaft der associierten Cavaliers, fondée par le Baron van Swieten trois ans plus tôt et qui organisait régulièrement des concerts d’oratorio. Continuer la lecture de « Georg Friedrich Haendel : Le Messie »

G. Verdi: Missa di Requiem

Par Ferran Gili-Millera, directeur artistique d’Amabilis

Pour le compositeur, elle devait à l’origine signifier la fin et le couronnement de sa carrière : après avoir connu le succès avec l’opéra Aida en 1871, Verdi composa la Messa da Requiem en mémoire de son compatriote le poète Alessandro Manzoni, mort en 1873 et qui s’était engagé comme lui pour l’unité italienne au sein du Risorgimento, dans un idéal de justice et d’humanité. Verdi fut si ébranlé par la mort de Manzoni qu’il ne put se joindre au cortège funèbre.

L’œuvre a comme origine une commande passée à plusieurs compositeurs italiens pour écrire une messe de requiem à la mémoire de Gioachino Rossini mort le 13 novembre 1868, pour laquelle Verdi composa la treizième et dernière partie, le Libera me. La Messa per Rossini n’ayant jamais été exécutée, Verdi envisagea rapidement de composer un requiem entier à partir du Libera me, mais le projet ne prit forme qu’avec la mort de Manzoni. Verdi offrit à la municipalité de Milan la composition d’une messe en son honneur, d’où le titre originel de Requiem de Manzoni.

Verdi entreprit donc la composition du Requiem, en donnant une place très importante à la séquence du Dies Irae, qui contient le thème récurrent du jugement dernier.

Le texte et la structure de l’œuvre correspondent presque parfaitement à la liturgie catholique du service des morts. Les écarts sont marginaux : Verdi renonça seulement à l’adaptation musicale du Graduel et du Tractus, mais ajouta le Répons (Libera me). Cependant, une fois la composition achevée, Verdi rencontra certaines difficultés pour la célébration qui devait avoir lieu à Milan : les textes de l’Introït, du Kyrie et de la Séquence n’étaient pas conformes aux rites propres à l’église milanaise. D’autre part, il dut obtenir une autorisation spéciale pour que les femmes puissent chanter dans l’église (elles durent se vêtir de noir et porter le voile).

La création eut lieu le jour du premier anniversaire de la mort de Manzoni le 22 mai 1874 en l’église San Marco de Milan, sous la direction du compositeur lui-même. Le Requiem fut accueilli avec un grand enthousiasme et trois autres exécutions furent réalisées à la Scala. Après cet accueil triomphal, le compositeur entreprit une sorte de tournée en Europe (Paris, Londres…).

La Messa da Requiem de Verdi est très certainement le plus théâtral, au sens noble du terme, des requiems. Par sa forme grandiose, sa durée aussi, il est l’un des rares exemples d’une interprétation « opératique » d’un texte liturgique.

La grande question donc, qui reste d’ailleurs toujours d’actualité, était de savoir si la religiosité d’une messe des morts avait été respectée : la dualité de l’œuvre, messe des morts et opéra, était évidente, et la signification elle-même d’un requiem fut remise en cause. Car si la partition avait été écrite pour l’anniversaire de la mort de Manzoni, le style et l’ampleur de la musique étaient si proches de l’opéra que tout le « respect » d’un cadre religieux prédéfini fut ébranlé.

Mais la grande particularité de ce requiem, comparé aux autres, est la rupture avec le traditionnel équilibre entre le « Requiem », prière, supplication des hommes vers Dieu, et le « Dies irae », ordre de Dieu sur les hommes. Car Verdi a clairement mis en valeur l’élément du jugement dernier, donnant l’impression d’un combat terrible entre l’homme et la mort, bien plus qu’un souhait de repos et de calme face à celle-ci.

La distribution correspond à celle d’un orchestre d’opéra de cent exécutants (similaire à celle de Don Carlos) avec quatre solistes et un chœur.

Ferran Gili-Millera